Grégory Boublil est professeur de mathématiques en classes préparatoires ECG (économique et commerciale voie générale) à Paris. Il a fondé l’organisme de cours complémentaires Le Chemin de la Prépa et est l’auteur de six ouvrages destinés aux étudiants de prépa HEC.


À chaque nouvelle enquête Pisa, on évoque, à juste titre, la forte hausse du nombre d’élèves en difficulté. Le classement international Pisa 2026 publié ce 8 septembre ne déroge pas à la règle. En mathématiques, la France arrive en 34e position. Ses plus bas résultats enregistrés en plus de 20 ans. On oublie souvent une autre réalité: la disparition progressive des meilleurs. Cette érosion de l’excellence mathématique, savoir-faire historique de notre pays, devrait pourtant nous alarmer. Elle est le fruit de décisions aussi démagogiques que contre-productives. Notre système d’enseignement des mathématiques s’est organisé autour du plancher, en oubliant le plafond. Résultat : tout le monde dégringole, les meilleurs comme les moins bons.

Ainsi, la part des élèves très faibles en mathématiques (sous le niveau 2 à PISA) est passée de 16,6 % en 2003 à 36 % en 2025. En parallèle, 15,1 % des élèves français étaient très performants en 2003 (niveaux 5 et 6 à PISA). Ils ne sont plus que 5 % en 2025 (la moyenne des pays de l’OCDE est à 8 %). Nous voulions l’égalité des chances, nous avons construit l’égalité des malchances. Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi est-ce un danger pour notre pays ?

Un recul générationnel déjà massif au primaire

La note d’information de la DEPP de mars 2019 compare les résultats d’un test sur les élèves de CM2 en 2017 avec ceux de 1987, 1999 et 2007. Seuls 2 % des élèves de 2017 atteignaient le niveau du top 25 % de 1987. Pire. L’élève médian de 2017 se serait classé parmi les 10 % les plus faibles en 1987. «Quelle que soit la catégorie observée, les résultats sont en baisse entre 1987 et 2017 et les inégalités sociales restent du même ordre de grandeur», souligne l’étude. Un effondrement collectif dont l’essentiel s’est produit entre 1987 et 1999, bien avant l’arrivée des smartphones.

Les manuels utilisés en France exposent peu nos élèves aux énoncés complexes et aux textes longs

La chute de l’exigence mathématique

Le 31 août dernier, le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan a publié un rapport de 236 pages qui avance plusieurs explications. L’une me paraît décisive : le rapport précise que « les manuels utilisés en France exposent peu nos élèves aux énoncés complexes et aux textes longs, de même qu’ils les exposent peu à des situations nécessitant l’introduction d’un intermédiaire dans la mise en fonctionnement des connaissances. » Les élèves français ne sont donc pas devenus intrinsèquement moins bons. Ils ont été formés à l’être. On les a « formés » à ne pas savoir résoudre des problèmes difficiles. Plus exactement, on les a trop peu confrontés à des exercices exigeants. Ce manque d’entraînement les empêche de se familiariser avec la difficulté et d’apprendre à construire par eux-mêmes les étapes intermédiaires d’un raisonnement. Ce nivellement par le bas se poursuit au collège puis au lycée. Le bac en est le symbole : des sujets de moins en moins exigeants, et un taux de réussite passé de 65,1 % en 1984 à 96,2 % en 2025. Par égalitarisme nous perdons année après année des milliers d’excellents élèves qui auraient pu atteindre les niveaux 5 et 6 à PISA… tout en augmentant le nombre d’élèves faibles.

Un danger pour notre identité et notre souveraineté économique

L’excellence mathématique, c’est l’autre nom de la France. La France est historiquement une nation de mathématiciens. Elle a donné Pascal, Laplace, Lagrange, Cauchy, Fourier, Grothendieck… et construit des institutions d’excellence : les classes préparatoires, Polytechnique, l’ENS, etc. Quand notre élite mathématique se réduit jusqu’à atteindre des proportions comparables à celles des autres pays, voire inférieures, c’est notre identité qui se perd, une part de notre tradition qui s’évapore. Mais c’est également un péril pour notre économie. Le nucléaire, la défense, la cybersécurité, les biotechnologies, l’IA… Tous ces secteurs requièrent des profils scientifiques de haut niveau. Le rétrécissement de notre vivier d’excellence mathématique est un risque majeur pour l’économie française. Ce risque devrait être au cœur des préoccupations de nos responsables politiques. Enfin, réduire l’exigence mathématique n’a pas seulement été une erreur pédagogique et économique : ce fut aussi une faute morale.

Quand l’égalitarisme fabrique l’injustice

Quelques collèges et lycées, à Paris, à Lyon ou ailleurs en France, résistent encore au nivellement par le bas. Certains de ceux qui défendent ou mettent en œuvre ces politiques inscrivent d’ailleurs leurs propres enfants dans ces établissements les plus exigeants. Ce n’est pas le cas des enfants des villes moyennes, dont les parents ne sont pas assez riches pour investir dans un lycée privé sans sacrifice financier, mais trop imposés pour que leurs enfants soient boursiers. Ils ont 18/20 de moyenne en maths sans fournir d’effort cognitif (voire sans travail personnel). Arrivés en prépa, ils découvrent le retard qu’ils ont accumulé face aux « Parisiens » (et assimilés) de leur classe. Chaque année, nous, professeurs de classes préparatoires, voyons arriver ces profils, pourtant motivés et travailleurs, qui « n’avaient pas les codes » et pâtissent d’avoir fait confiance au « niveau officiel ». Notre système d’enseignement des maths est devenu aussi injuste qu’inefficace et dangereux. Il est à reconstruire sur de nouvelles bases : non plus idéologiques, mais pragmatiques. Il en va du destin de notre beau pays.