Pénurie de médecins dans l’yonne : l’avis d’un géographe

in Yonne Répubicaine 24/02/2021

Quel remède contre le désert médical ? Entretien avec le géographe Emmanuel Vigneron, spécialiste des inégalités de santé

La désertification médicale ne cesse de s’aggraver, dans l’Yonne comme ailleurs en France. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir prévenu, déplore le géographe Emmanuel Vigneron, spécialiste des inégalités territoriales en matière de santé.

Interview.

C’est une appendicite non-diagnostiquée qui finit par devoir être opérée en urgence. Ce sont des mois à attendre un rendez-vous chez l’ophtalmologiste, sans pouvoir soigner son début de cataracte. “Le retard de dépistage chez les patients de la campagne est bien documenté”, affirme le géographe Emmanuel Vigneron dans une étude, au vitriol, que vient de lui commander l’association des maires ruraux de France. Professeur à l’université de Montpellier, il a consacré sa carrière à l’approche territoriale du système de santé français. Et ses inégalités…
Dans cette publication, vous dites qu’il y en a assez, marre de faire des milliards d’études pour dire la même chose depuis 10 ans.

C’est pas 10 ans, c’est plutôt 30. Et concernant l’Yonne, c’est peut-être 100 ans. Parce que l’Yonne – cela ne vous a pas échappé – a toujours été proche de Paris. Et Paris a toujours été une énorme métropole médicale… Depuis longtemps, le fossé entre Paris et ses villes périphériques est important. Vous vous souvenez peut-être d’un député de l’Yonne, Jean-Marie Rolland, qui avait écrit avec Christian Paul, député de la Nièvre, un rapport parlementaire, fameux, sur la démographie médicale. Au rapport Rolland a succédé en 2013 le rapport Maurey, intitulé “Déserts médicaux : agir vraiment”. Ça, c’était en 2013. Il s’agissait d’agir vraiment maintenant. On allait voir ce qu’on allait voir…

Autant de rapports qui n’ont servi qu’à caler des armoires ?

Rapports, propositions de loi… Cela s’accumule. On réfléchit depuis très longtemps. Avec des gens intelligents, qui ont en principe un pouvoir d’élus de la République. Mais les choses n’avancent pas parce que la situation s’empire chaque fois un peu plus. La question, c’est donc plutôt pourquoi ne fait-on rien ? Ou pourquoi ne peut-on rien faire, ce qui revient au même…

La sacro-sainte liberté d’installation des médecins : il s’agit selon vous du nerf de la guerre ?

Oui ! Ce n’est quand même pas compliqué… Est-ce que le directeur de l’Agence régionale de santé a un quelconque pouvoir sur les médecins libéraux ?

Aucun.

On est d’accord, il faut le rappeler. Et pourtant, l’administration gesticule. L’État dit que la médecine de premier recours est dans ses compétences. En réalité, c’est faux. Au mieux, il a un peu d’argent pour créer des maisons de santé… Mais le problème ne peut guère être résolu.

La loi, c’est la liberté d’installation : on ne la supprime pas parce qu’on a peur de le faire. Si nous n’y touchons pas, cela ne peut que produire ces résultats. Imaginez que les profs choisissent librement leur installation : vous croyez qu’il y aurait des collèges et des lycées partout ?

Sans aller jusqu’à entraver la liberté d’installation, le conventionnement sélectif (par l’Assurance maladie, en seules zones sous-dotées) ne peut-il pas constituer une solution ?

Je suis pour cette mesure. Pour faire confiance à la profession. On pourrait aussi dire : gardons la liberté d’installation, mais modifions la loi en y indiquant que l’Ordre des médecins a la responsabilité de la répartition territoriale de sa profession. Cela ne serait pas illégitime.

En Saône-et-Loire, le président du Département a créé un centre qui salarie une soixantaine de généralistes. Salarier c’est guérir ?

Ce n’est pas une recette miracle. Mais même si les aînés font valoir que la médecine est libérale – et que cela dure depuis bientôt 100 ans –, les chiffres prouvent que les jeunes sont loin d’être opposés au salariat. S’ils sont candidats, salarions-les. Il y a plein de villages, en Saône-et-Loire ou ailleurs, où des médecins salariés suscitent l’adhésion des patients.

Autre solution, en demi-teinte : la maison de santé...

L’idée est bonne. Mais ce n’est que pour du cas par cas, puisqu’il faut déjà des médecins présents sur le territoire pour créer une maison de santé. Une idée que j’ai eue a été développée et présentée par un sénateur du Var. Le ministre de la Santé, Olivier Véran, l’a trouvée bien. Apparemment, ça progresse. L’idée, c’est qu’un seul médecin suffise à créer une maison de santé. En ce moment, le serpent se mord la queue : s’il n’y a pas deux médecins, mais seulement un médecin hyper-volontaire pour attirer des confrères, il n’a pas le droit de créer une maison de santé. Donc dès le départ, il est certain de n’attirer personne. Il faudrait donner l’autorisation au médecin du patelin de l’Yonne de créer une maison de santé, avec une secrétaire… En lui donnant cinq ans afin de compléter le panel de praticiens. Lui donner sa chance.

Et toutes ces bourses d’internat données aux étudiants ? Ces aides offertes aux médecins contre une promesse d’installation ? Elles marchent ?

Il n’y a jamais eu d’évaluation. Et tous les deux ou trois ans, un nouveau type d’aides sort. Ce qui prouve bien que le dispositif précédent, censé tout bouleverser et tout résoudre, n’a rien donné. Si autant d’aides se succèdent, c’est qu’elles ne marchent pas… Côté volume, ce n’est pas grand chose. Il y a une aide à laquelle tous les étudiants en médecine peuvent concourir : sur 50.000 étudiants en formation par an, c’est 400 aides. L’immense majorité des médecins n’en a rien à faire. Elle préfère conserver sa liberté totale. Cela se comprend…

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